La zakât al-maal se calcule une fois par an, et la question du destinataire arrive juste après : un frère qui traverse une mauvaise passe, une mère qui vit seule avec une petite retraite, une association qui collecte à la mosquée du quartier, une famille restée au pays. Le Coran ne laisse pas ce choix libre. Il désigne huit catégories de bénéficiaires, et la tradition précise qui, dans l’entourage, peut en faire partie. Voici ces huit catégories, puis le cas de chaque proche, et les situations où les avis des savants divergent.
La zakât revient aux huit catégories citées dans la sourate At-Tawba (9:60), en premier lieu les pauvres et les nécessiteux. Elle ne se donne pas à ceux dont on assure déjà l’entretien : ses parents et grands-parents, ses enfants et petits-enfants, son épouse. Les frères, sœurs, oncles, tantes, neveux et cousins dans le besoin peuvent la recevoir, et c’est même recommandé : le don à un proche compte double.

Les huit catégories fixées par le Coran
La liste tient en un verset. Elle est limitative : ce qui n’y figure pas ne relève pas de la zakât, même si c’est une bonne œuvre.
إِنَّمَا الصَّدَقَاتُ لِلْفُقَرَاءِ وَالْمَسَاكِينِ وَالْعَامِلِينَ عَلَيْهَا وَالْمُؤَلَّفَةِ قُلُوبُهُمْ وَفِي الرِّقَابِ وَالْغَارِمِينَ وَفِي سَبِيلِ اللَّهِ وَابْنِ السَّبِيلِ
« Les aumônes ne sont destinées qu’aux pauvres, aux nécessiteux, à ceux qui sont chargés de les recueillir, à ceux dont les cœurs sont à gagner, au rachat des captifs, à ceux qui sont lourdement endettés, à la cause d’Allah et au voyageur en détresse. C’est un décret d’Allah. »
Coran, sourate At-Tawba (9), verset 60.
| Catégorie | Qui c’est | En pratique aujourd’hui |
|---|---|---|
| Les pauvres (al-fuqarâ’) | Ceux qui n’ont rien, ou beaucoup moins que ce qu’il leur faut | La première destination, la plus sûre |
| Les nécessiteux (al-masâkîn) | Ceux qui ont un revenu, mais insuffisant pour leurs besoins essentiels | Le travailleur pauvre, la retraitée qui ne boucle pas le mois |
| Les collecteurs (al-‘âmilîn ‘alayhâ) | Ceux que l’autorité charge de collecter et de répartir | Leur rémunération, même s’ils sont riches |
| Les cœurs à gagner (al-mu’allafati qulûbuhum) | Ceux dont on renforce l’attachement à l’islam, ou dont on écarte l’hostilité | Souvent le nouveau converti isolé de sa famille |
| Le rachat des captifs (fî-r-riqâb) | Historiquement, l’affranchissement des esclaves | Selon des savants contemporains, la libération de prisonniers détenus injustement |
| Les endettés (al-ghârimîn) | Celui qui ne peut plus rembourser une dette contractée pour un besoin licite | La dette peut être réglée directement au créancier |
| La cause d’Allah (fî sabîli-llâh) | Pour la majorité des savants classiques, ceux qui combattent bénévolement | Son extension à d’autres œuvres est discutée (voir plus bas) |
| Le voyageur en détresse (ibn as-sabîl) | Celui qui est bloqué loin de chez lui, sans moyens | Même s’il est aisé dans son pays : on l’aide à rentrer |
Pour les chaféites et les hanbalites, le pauvre (faqîr) est plus démuni que le nécessiteux (miskîn) ; les hanafites et les malikites inversent les deux termes. La distinction ne change rien en pratique : les deux reçoivent la zakât. Le hadith de Mu’âdh, envoyé au Yémen, résume l’esprit de l’ensemble.
« Apprends-leur qu’Allah leur a prescrit une aumône prélevée sur leurs riches et rendue à leurs pauvres. »
Rapporté par Ibn ‘Abbas, Al-Bukhari (1395) et Muslim (19).
Peut-on donner la zakât à sa famille ?
Oui, à une partie d’entre elle, et c’est même la meilleure destination possible quand le proche est dans le besoin. Une seule règle permet de trancher tous les cas : la zakât ne peut pas aller à une personne dont vous assurez déjà l’entretien obligatoire (la nafaqa). La lui verser reviendrait à s’acquitter de sa zakât avec une dépense que l’on doit de toute façon, donc à ne rien sortir de son patrimoine.
« L’aumône donnée au pauvre est une aumône. Donnée à un proche parent, elle en vaut deux : une aumône et un lien de parenté entretenu. »
Rapporté par Salman ibn ‘Amir, At-Tirmidhi (658), An-Nasa’i (2582) et Ibn Majah (1844).
| Proche | Peut recevoir votre zakât ? | Pourquoi |
|---|---|---|
| Père, mère, grands-parents | Non | Leur entretien vous incombe s’ils sont dans le besoin. Ibn al-Mundhir rapporte le consensus des savants. |
| Fils, fille, petits-enfants | Non | Même raison, dans l’autre sens. Vaut aussi pour un enfant majeur sans ressources. |
| Épouse (de la part du mari) | Non | Le mari doit l’entretien à son épouse, par consensus. |
| Mari (de la part de l’épouse) | Oui, pour la majorité | L’épouse ne doit pas l’entretien à son mari. Chaféites, hanbalites et les deux disciples d’Abou Hanifa l’autorisent ; Abou Hanifa l’interdit. |
| Frère, sœur | Oui, s’ils sont dans le besoin | Sauf si vous les avez déjà à votre charge, par exemple une sœur non mariée qui vit sous votre toit. |
| Oncle, tante, neveu, nièce, cousin | Oui, s’ils sont dans le besoin | Récompense double, selon le hadith de Salman ibn ‘Amir. |
| Beaux-parents, belle-famille | Oui, s’ils sont dans le besoin | Vous ne leur devez pas d’entretien. |
Le cas de l’épouse qui donne à son mari s’appuie sur l’épisode de Zaynab, femme d’Ibn Mas’ud. Elle demanda au Prophète (ﷺ) si elle pouvait donner son aumône à son mari et aux orphelins dont elle s’occupait. Il répondit qu’elle en aurait deux récompenses : celle de la parenté et celle de l’aumône (Al-Bukhari 1466, Muslim 1000). Les hanafites, qui lisent ce hadith comme une aumône surérogatoire, maintiennent l’interdiction pour la zakât ; si votre mosquée suit cette école, c’est la réponse que vous y entendrez.
Avant de chercher une association, regardez autour de vous : un frère au chômage, une tante veuve, un cousin étudiant qui ne s’en sort pas. Vous connaissez leur situation mieux que n’importe quel organisme, et le don compte double. Vous n’êtes pas tenu de leur dire qu’il s’agit de zakât, pourvu que vous en ayez l’intention au moment de donner.
Ceux qui ne peuvent pas la recevoir
En dehors de la famille, les savants excluent quatre profils.
- Le riche, c’est-à-dire celui dont les ressources couvrent ses besoins et ceux des personnes à sa charge. Il peut toutefois recevoir au titre de collecteur, d’endetté pour une réconciliation, ou de voyageur bloqué.
- L’homme valide qui peut gagner sa vie et ne le fait pas. Le Prophète (ﷺ) a dit à deux hommes qui lui demandaient de la zakât : « Il n’y a là aucune part pour un riche, ni pour un homme fort capable de gagner sa vie » (Abou Dawoud 1633, An-Nasa’i 2598). Celui qui cherche un travail sans en trouver, en revanche, peut la recevoir.
- Les descendants du Prophète (ﷺ), les Banu Hashim : « Cette aumône n’est pas permise à Muhammad ni à la famille de Muhammad » (Muslim 1072). L’aumône surérogatoire, elle, leur reste ouverte selon de nombreux savants.
- Le non-musulman, pour la zakât al-maal, sauf au titre des cœurs à gagner. Il peut en revanche recevoir de la sadaqa sans restriction.
Les cas où les savants divergent
Tout donner à une seule personne ou à une seule catégorie
Les hanafites, les malikites et les hanbalites l’autorisent : le verset indique les destinations possibles, pas une répartition obligatoire en huit parts. Les chaféites demandent de couvrir les catégories présentes. En pratique, la plupart des fidèles en France suivent l’avis majoritaire et donnent à un ou plusieurs pauvres, ce qui est valable.
Construire ou entretenir une mosquée
Les quatre écoles comprennent pour l’essentiel « la cause d’Allah » comme le combat bénévole, et excluent la construction de mosquées, d’écoles ou de puits du champ de la zakât. Une partie des savants contemporains élargit la notion à certaines œuvres d’intérêt général pour l’islam ; c’est un avis minoritaire. Une mosquée se finance donc par la sadaqa, et le don pour un puits ou une école relève de la sadaqa jariya, dont la récompense se prolonge.
Envoyer sa zakât à l’étranger
Le hadith de Mu’âdh (« rendue à leurs pauvres ») fonde la règle de distribution sur place. Les malikites, les chaféites et les hanbalites demandent de donner là où l’on vit, sauf s’il n’y a plus de nécessiteux ou en cas de besoin grave ailleurs. Les hanafites l’autorisent, avec réserve en général et sans réserve quand elle va à des proches pauvres ou à des personnes plus démunies. Envoyer sa zakât à un frère ou à une tante dans le besoin au pays est donc admis par les hanafites et par de nombreux savants contemporains ; les chaféites y restent opposés tant qu’il reste des nécessiteux sur place.
Passer par une association
Une association qui collecte la zakât agit comme votre mandataire : votre obligation est remplie quand l’argent parvient à un bénéficiaire éligible, pas quand vous payez. Trois questions suffisent avant de donner :
- La zakât est-elle collectée à part des autres dons, et redistribuée comme telle ?
- Les bénéficiaires relèvent-ils des huit catégories, et pas de projets de construction ?
- Des frais de fonctionnement sont-ils prélevés sur cette collecte ? Assimiler une association à la catégorie des collecteurs est discuté : ce point mérite une réponse claire.
Allo Mouton ne collecte pas la zakât et n’en oriente aucune : notre métier est la viande et le sacrifice. Ces critères sont ceux que nous appliquerions nous-mêmes avant de confier un don.
Zakât al-maal, zakât al-fitr, sadaqa : trois destinations différentes
La liste des huit catégories vaut pour la zakât al-maal, celle qui se calcule sur le patrimoine. La zakât al-fitr, due par tête à la fin du Ramadan, suit les mêmes textes, mais la pratique majoritaire la réserve aux pauvres et aux nécessiteux, puisqu’elle doit leur assurer un repas le jour de l’Aïd. La sadaqa, elle, n’a aucune restriction de destinataire : parents, enfants, non-musulmans, mosquées, tout le monde peut la recevoir. Le détail de ces différences, avec le sacrifice, est dans notre article sur la sadaqa, la zakât et le sacrifice.
Pour savoir si vous devez la zakât, et combien, notre guide pour calculer sa zakât al-maal reprend le nissab, le taux de 2,5 % et l’année lunaire de détention.
Questions fréquentes
Peut-on donner sa zakât à sa mère ?
Non. L’entretien d’une mère dans le besoin incombe déjà à ses enfants : lui verser sa zakât reviendrait à payer avec une dépense que l’on doit de toute façon. Ibn al-Mundhir rapporte le consensus des savants sur ce point, qui vaut pour le père et les grands-parents. Aidez-la avec votre argent, et donnez votre zakât à d’autres.
Peut-on donner la zakât à son fils ?
Non, pas plus qu’à une fille ou à des petits-enfants, y compris s’ils sont majeurs et sans ressources. Les descendants relèvent de l’entretien que les parents leur doivent. Un fils marié qui a sa propre famille et traverse une difficulté peut être aidé, mais par un don ordinaire, pas au titre de la zakât.
Une femme peut-elle donner sa zakât à son mari ?
Oui pour la majorité des savants, s’il est dans le besoin : l’épouse ne doit pas l’entretien à son mari. L’avis s’appuie sur le hadith de Zaynab, femme d’Ibn Mas’ud, rapporté par Al-Bukhari (1466) et Muslim (1000). Abou Hanifa l’interdit. L’inverse n’est pas possible : le mari ne peut pas donner sa zakât à son épouse, dont il assure l’entretien.
Peut-on donner sa zakât à son frère ou à sa sœur ?
Oui, s’ils sont dans le besoin et que vous n’assurez pas déjà leur entretien. C’est même la meilleure destination : le hadith rapporté par At-Tirmidhi (658) donne une double récompense au don fait à un proche. Une sœur non mariée qui vit à votre charge fait exception, puisque vous lui devez déjà l’entretien.
Faut-il dire au bénéficiaire que c’est de la zakât ?
Non. L’intention du donneur au moment du versement suffit. Beaucoup de savants recommandent même de ne pas le préciser à un proche ou à une personne digne, pour lui éviter la gêne. Il faut en revanche s’assurer, autant que possible, que la personne fait bien partie des bénéficiaires.
Peut-on payer la dette de quelqu’un avec sa zakât ?
Oui, c’est l’une des huit catégories : l’endetté qui ne peut plus rembourser une dette contractée pour un besoin licite. La somme peut être remise à la personne ou versée directement à son créancier. Cela vaut pour un frère ou un cousin, mais pas pour un parent ou un enfant, dont l’entretien vous incombe.
La zakât peut-elle servir à construire une mosquée ?
Pas selon les quatre écoles, qui lisent « la cause d’Allah » comme le combat bénévole et réservent la zakât aux personnes. Une minorité de savants contemporains élargit la notion. La construction d’une mosquée se finance par la sadaqa, en particulier la sadaqa jariya, dont la récompense se prolonge tant que l’édifice sert.








